L’acte biographique: faire écrire sa biographie ou rédiger un livre de mémoires, simple quête du passé ou psychanalyse ?

Se pencher sur la mémoire d’autrui au plus profond est-ce se rapprocher d’une forme d’analyse pour celui dont on va retracer l’histoire ? C’est la réflexion qui nous est faite, souvent. Il faut reconnaître qu’aider le narrateur à revenir sur ses cheminements passés et souvent enfouis, n’est pas sans effets. La complexité de l’alliance qui met en présence deux personnes, celui que veut se perpétuer par la page écrite et le biographe qui va traduire sa pensée par les mots, a quelque chose de particulier.

Le domaine psychologique m’électrise depuis longtemps, après quinze années de psychanalyse mon père devint psychothérapeute après qu’il fut un artiste peintre reconnu en son temps. Toutefois, je n’ai jamais confondu ma démarche d'écrivain-biographe aussi concernée soit-elle, avec l’exploration de l’inconscient qu’une authentique cure psychanalytique va mettre au jour. Celle-ci est du domaine d’un thérapeute avéré, je ne fais pas l’amalgame. Il me paraissait donc nécessaire d’en parler afin qu’il n’y ait pas de juxtaposition :

Chaque expert de l’inconscient aura lui-même abordé l’introspection personnelle dans les normes pendant une dizaine d’années au moins. Formé sur le plan didactique à diriger ses patients, longtemps il a été supervisé par un professionnel ayant à son tour suivi un long parcours selon les normes rigoureuses des méthodes freudiennes. Être analyste exige donc d’avoir des compétences spécifiques, ce qui impose aussi d’être affilié à une Société reconnue, telle l’a été celle de Vienne fondée dans le sillage de Sigmund Freud. Comme le sont aujourd’hui la Société Psychanalytique de Paris ou celle de langue française qui, du fait de pratiques lacaniennes est du reste niée par l’Association Psychanalytique Internationale.

La reconnaissance quant au travail des biographes

En revanche, l’échange autour d’une biographie qui donne à la plupart le sentiment que la réalisation de leur histoire a réellement libéré des choses importantes, n’est pas contestable. Un fait, une récompense réelle pour celui qui a recueilli le plus fort, le plus bouleversant d'une existence. C'est une identification concrète pour la qualité de son travail. Plus encore lorsque cette reconnaissance est verbalisée par le narrateur. 

Le temps du Biographe, celui du « Je » :

Ce temps est celui des interviews et des espaces entre les rendez-vous où vont instituer des périodes de recueillement pour le narrateur, puis de maturation de sa pensée. Là où peut se faire un amalgame. Pour l’auteur-biographe il faudra interpréter la relation entre le « Je » d’avant et celui qu’ils font apparaître quelquefois travesti de mille manques, oublis, absences, voulus, inconscients ou instinctifs. Des retours sur eux-mêmes en rien comparables pourtant à ceux vécus en cure analytique. Contrairement à la relation avec un analyste, avec le biographe les contacts permanents en vis-à-vis, au téléphone ou par mails se font à n’importe quel moment.

Dans cette transmission aux aspects rassurants, le narrateur se livre à celui qui parcoure son histoire depuis la jeunesse. Souvent lors de rencontres beaucoup plus longues que chez un psychanalyste, dès les premiers instants l'écoutant  va rester en retrait. Observateur et à l'oreille bien ouverte, il va sonder, chercher, considérer, extraire, regarder, entendre tout, d'où une nouvelle confusion des genres. Mais bien qu’il y ait sympathie réelle, reconnaissance de l’autre et une empathie où il ne s’agit surtout pas de sortir la panoplie de l’infirmière rêvée, il sera surtout question d’une attention orientée aboutissant à une œuvre authentique. Après l'écoute, l’échange, l’écriture, viendra le manuscrit, le livre enfin.

Ces réalités n'ont donc rien à faire avec le transfert émotionnel bien connu en analyse, ni à voir avec les fameuses résistances qui constituent le pivot de la cure freudienne :

Le temps de l’Analyste  : 

Dans celui-ci le processus d’investigation de la psyché du patient se reconstitue à partir de l’émergence de souvenirs refoulés. Le sujet étant invité à se laisser aller à des associations d’idées, à des rapprochements libres, quand bien même les jugerait-il infructueux ou mal venus. C’est la règle souveraine, ainsi repérée parce qu’elle structure les racines de la relation thérapeute/analysé. Aussi bien dans son application que dans l’opposition que l’analysé manifestera.

Simultanément va se développer sur le thérapeute l’incontournable transfert. Le patient sera tantôt hostile, violent de temps à autre, menaçant, fulminant parfois ou exagérément bienveillant, passionnel, voire épris. Ces flux et reflux des affects est le signe d’une mutation de la cure qui devient active. Le travail va ainsi se dénouer mettant en évidence la répétition de situations récurrentes dans la vie antérieure du sujet.

Enfin, dernières grandes différences :

Certaines psychanalyses atteignent les quinze ou vingt années et le budget pour cela atteint des sommet, rien de comparable avec les coûts d'une biographie de qualité ! Si pour ma part je ne limite ni la longueur des interviews ni leur nombre (en quantités raisonnable tout de même et je n’ai jamais eu de soucis en ce domaine), en revanche, l’entièreté du temps biographique s’identifiera par une période déterminé par avance.

Comme pour la plupart des biographes, ces phases sont scandées par des notions de temps rigoureuses décidées d’un commun accord : dates, fréquences, époques, déclenchement, conclusion, clôture. L’ensemble sera programmé à deux et va s’étendre de six mois à un an, deux qui sait.

Scribe sous influence ?

Malgré tout, qu’il le souhaite ou non, qu’il l’admette ou pas, pendant les cycles d’écriture le biographe existe surtout par la mise en lumière d’autrui dans une relation absorbante. Scribe sous influence ? Quelles que soient les inclinations, les certitudes, il éprouvera comme une sorte de captation. Rapport subjectif à l’individu avec lequel il va faire son voyage intérieur dont l’écriture est le témoignage. Une fragilité sans doute, mais une richesse et une force inouïe de l’approche et du genre…

(Ces fragments de textes sont extraits du chapitre L’acte biographique, simple quête du passé ou psychanalyse? du « Guide des Biographes  » signé par Constance de Béchillon et publié chez BoB Éditeur) :

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